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Risque de talibanisation

Franck Debié

Quelles sont les leçons à tirer de la réélection du président iranien ?

La première pourrait être celle de l’échec complet de la diplomatie de la précédente Administration américaine. L’insinuation constante que l’Iran était le prochain pays où serait imposé un changement de régime a réussi à souder autour du président une population sourcilleuse quant à sa souveraineté et fière de voir le chef de l’Etat, malgré ses outrances, tenir tête à la première puissance du monde. Sa résistance vis-à-vis de Bush a fait d’Amedinedjad l’icône en habit de pauvre d’un nouvel anti-impérialisme comme le visage provocateur d’un certain Islam politique, et cela largement au-delà des frontières habituelles de l’influence iranienne. Or les Etats-Unis, aujourd’hui en plein aggiornamento, corrigent enfin la relecture néo-conservatrice du droit d’ingérence et renoncent à la croisade contre l’Axe du Mal. La dernière élection iranienne solderait donc surtout les comptes d’un passé d’erreurs occidentales. Et l’on pourrait même imaginer que, désormais privé d’ennemi, face à une Amérique moins sectaire et plus à même de se maîtriser, le régime iranien finisse par montrer son vrai visage : celui d’un système idéologiquement affaibli, prompt à s’auto-paralyser et inefficace sur le plan économique. Le "résistant" élu aujourd’hui pourrait ainsi devenir demain le bouc émissaire de la profonde insatisfaction iranienne. Ses soutiens actuels pourraient finalement se retourner contre lui pour sauver « leur » régime. Et il ne faudrait ainsi pas s’inquiéter outre mesure de la reconduction temporaire d’un fusible.

La seconde lecture possible est celle d’un succès complet de la seconde génération de la Révolution islamique, celle des miliciens laïcs et de leurs clients. L’essentiel est désormais le respect extérieur du code de conduite islamique et l’allégeance aux hommes du régime. Cette situation a réussi à souder autour de l’élite dirigeante et des gardiens de la révolution une coalition d’intérêts stable, soucieuse de maintenir ses rentes : dons en nature, allocations, passe-droits, contrats, prébendes. La résistance de cette économie de rente a fait d’Amedinedjad le protecteur d’un vaste système de prédation et de compromis, figure paradoxale de la conservation et de la stabilité, d’autant plus attractive qu’il apparaît lui-même incorruptible. Les Etats-Unis peuvent évoluer, cette donne en Iran ne changera pas pour autant. Et l’on pourrait même imaginer que, désormais sans échéance à préparer, le régime iranien accentue ses travers : la substitution systémique de la fidélité idéologique et personnelle aux compétences, la part belle faite aux miliciens, le désintérêt pour la production, la monnaie, les échanges internationaux. Le militant devenu président pourrait devenir le modèle alternatif proposé à la jeunesse de l’Iran et du monde musulman : piètre, pauvre mais pieux... Et au lieu de l’émancipation économique et identitaire initialement promise par la révolution islamique, on assisterait à une "talibanisation" de son message : "Désertez les écoles, abandonnez les technologies et la culture, tournez le dos au profit matériel qui est la religion des impies, contentez-vous de les combattre et laissez l’histoire vous donner raison". C’est de l’impact mondial de cette révolution anti-moderne sur le monde islamique dans son ensemble, qu’il serait temps de s’inquiéter. Autant que d’une bombe.



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